Infraemploi

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D'où parlons-nous?

Depuis des décennies, à l'évocation du moindre problème, on nous entonne l'hymne de l'emploi. L'emploi serait la solution à tout. Les partis politiques rivalisent d'imagination pour promouvoir le saint Graal de l'emploi. À droite, on flexibilise les horaires, on facilite les licenciements, on diminue les salaires pour favoriser la compétitivité. À gauche, quand on ne propose pas la même politique que la droite, on propose des contrats aidés, des exemptions de cotisations sociales massives, etc.

Ces politiques ont laminé l'État social, elles ont sapé les bases de la sécurité sociale, elles ont amené une déflation durable et ... le chômage de masse.

Face à l'unanimisme du chœur des partis politiques et des syndicats en faveur de l'emploi, alors que les politiques employistes menaçaient la prospérité collectives et qu'elles dégradaient des relations d'emploi déjà exécrables, nous avons décidé de lutter non pour l'emploi mais contre l'emploi.

L'emploi n'est pas la solution. C'est le problème. L'emploi s'oppose au salaire, aux formules socialisées du salaire, au droit du travail, à l'intérêt de l'activité et à la qualification. La logique de l'emploi, c'est d'obéir à un employeur qui veut gagner de l'argent. C'est cet employeur qui décide qui fait quoi et pour quoi. Le but de l'emploi, c'est de l'enrichir lui.

Cet emploi détruit les humains, leur monde et la planète. 

Mais il se profile une alternative encore plus détestable. Il ne s'agit pas d'une nouveauté, pas d'une innovation moderne, il s'agit d'un retour en arrière. Il s'agit de l'infraemploi.

Historique

L'emploi avait été une avancée considérable par rapport à ce qui existait auparavant. Les ouvriers corvéables à merci étaient payés à la pièce. S'ils produisaient deux kilos de clous, ils étaient payés deux fois plus que s'ils produisaient un kilo de clous. De cette façon, au Moyen-Âge, dans les ateliers sordides des villes, les risques étaient intégralement assumés par les travailleurs. S'ils se blessaient, ils produisaient moins. Il suffisait alors à leur maître d'embaucher quelqu'un d'autre pour effectuer le même travail à leur place. Autrement dit, en cas de rupture de la demande ou en cas d'accident, c'est l'ouvrier qui assumait seul les risques du manque à gagner et l'investisseur n'avait rien à assumer. De même, l'investisseur laissait le travailleur devenu vieux ou malade mourir de faim sans qu'il ne lui soit rien demandé.

De même, les travailleurs étaient en concurrence salariale entre eux. Il était facile de faire jouer cette concurrence entre les travailleurs des différentes villes, des différents villages voire des différents quartiers.

Comme les producteurs se sont organisés entre eux, ils ont pu arracher le compromis historique de l'emploi. Le code du travail faisait son apparition, les lois, les règlements régissaient le monde du travail, limitaient les plages horaires, interdisaient le travail des enfants, encadraient les mesures de sécurité et garantissaient un salaire lié au poste.

Plus tard, ces conventions appuyées sur le rapport de force des organisations de producteurs ont pu arracher le salaire hors emploi. Et c'est bien pour cela que nous nous battons: nous voulons universaliser le salaire hors emploi. L'emploi a été un acquis indiscutable mais il constitue aujourd'hui un modèle qu'il faut dépasser parce qu'il menace l'humain, son monde et la terre, parce qu'il nous fait faire des choses inutiles, laides, rapidement démodées pour enrichir des gens déjà riches.

Retour vers le passé

Mais, sous des atours modernistes, l'infraemploi propose un retour du salaire à la pièce, un retour à la situation avant l'emploi. Il ne s'agit pas de dépasser l'emploi mais de revenir à ce qui était pire que l'emploi. L'infraemploi, ce sont les travaux payés à la pièce par des maîtres. Souvent, les producteurs ont le statut de micro-entrepreneurs ou de faux-indépendants. Ce sont des travailleurs détachés ou des producteurs épris de liberté. Mais, dans tous les cas, dans toutes les situations d'infraemploi, les producteurs assument l'intégralité des risques lié à la santé ou au marché, ils sont payés à la pièce sans aucune certitude quant à leurs revenus à venir. Cette situation met les producteurs en situation de précarité extrême, d'urgence permanente. L'urgence permanente induit un stress permanent ce qui induit des risques de burn-out, de dépression réactionnelle. L'infraemploi utilise le chômage de masse, la main-d’œuvre disponible en permanence pour remplacer les travailleurs usés par la tension constante.

Situations d'infraemploi

On trouve des situations d'infraemploi, de salaire à la pièce
- chez les producteurs d'Uber en particulier et dans l'économie de service de particulier à particulier en général

- chez les sous-traitants de presque tous les secteurs avec des statuts d'indépendants, de micro-entrepreneurs ou de travailleurs détachés

- dans les start-up où les appels à la motivation évacuent la question des rapports de production et des salaires comme si elle était obscène, tabou

- dans les médias en particulier et chez les cols blancs en général où les piges, les contrats précaires, les stages bidons se multiplient

- dans la grande-distribution où des contrats aidés (par le contribuable, donc) sont censés aboutir à des vrais contrats d'emploi et ... n'aboutissent jamais

- dans la construction les travailleurs détachés remplacent les travailleurs en emploi au détriment de la sécurité et des salaires

- dans la prostitution où cette corruption aberrante des relations de travail est millénaire

- dans les services publics où les contractuels précaires tendent à remplacer les fonctionnaires

- dans l'associatif les producteurs remplissent souvent des missions de services publiques mais avec des conditions d'emploi extrêmement précaires, avec des salaires aidés, avec des horaires (officieusement) élargis, etc.

Dans toutes ces situations, l'infraemploi ne constitue en rien une alternative à l'emploi. Il en accentue les travers (pillage économique et humain, absurdité du travail lucratif, auto-exploitation, etc.), compromet les acquis (salaires au poste, cotisations et prestations sociales, droit du travail).

L'infraemploi, de manière plus insidieuse, individualise les paies, en les liant à la performance individuelle, et prévient l'émergence d'un sujet de lutte collectif. L'infraemploi obère toute lutte sociale et menace à terme les syndicats, même les plus réformistes, même ceux qui sont déterminés à collaborer avec les employeurs.

Or, si c'est le sujet collectif qui a inventé les acquis de l'emploi et l'au-delà de l'emploi, c'est bien sa disparition qui risque de nous ramener à l'infraemploi, qui risque de nous ramener dans les ateliers de l'Angleterre élisabéthaine qui avaient tant effrayé un certain Karl Marx.