Tech Bro'- Technofascisme

 De l'anglais, techno-brothers (techno-frères). La référence à la famille peut faire penser à la mafia (le parrain, le zio). Il s'agit un peu de cela.

 Wendy Liu(1) partage ses expériences professionnelles dans le secteur des nouvelles technologies. Incurie, exploitation du personnel, violation du droit du travail (quand ce n'est pas le droit tout court), pratiques écocides ... Le secteur se distingue surtout par l'antienne fake it untill you can make it. Prétendez pouvoir le faire jusqu'à ce que vous en soyez effectivement capables.

Difficile dans le domaine de ne pas penser à Elon Musk qui a promis, à date, la colonisation de Mars, la sortie d'une routière sportive, l'avènement des robots et de l'intelligence artificielle et l'émergence d'une flotte de camions électriques de son cru. Aucune de ces prophéties ne s'est réalisée y compris celles assorties de dates déjà largement dépassées au moment où j'écris ces lignes.

 Liu propose assez logiquement d'appliquer le droit du travail, d'éviter les bobards, et de s'intéresser aux conditions - sociales et écologiques - de production. 

 Dans l'enthousiasme de la Silicon Valley, des projets technologiques (et ultra-capitalistes), ont émergé plusieurs figures qui entendent incarner un ou des aspects de la philosophie protéiforme des seigneurs du silicone. Alors que, historiquement, l'émergence de la High tech californienne avait plutôt été liée à des mouvements hippies libertaires, les barons de la tech contemporains puisent largement dans le répertoire de l'extrême droite. Qu'ils soient accélérationnistes comme Nick Land ou anciens libertariens convertis à la pensée réactionnaire comme Curtis Yarvin, les inspirateurs des Tech Bro' finissent tous, au terme de parcours intellectuels qui leur sont spécifiques, à prôner le suprématisme, à plaider le laisser-faire, la dérégulation, la fin de l'État-providence ou le culte de la technique(2).

De l'extérieur, ces prises de position brillent par leur incohérence. Elles font froid dans le dos, évidemment - comment ne pas oublier que le suprémacisme peut justifier des meurtres de masse ou que la disparition de l'État social ou des financements de programmes sociaux condamnent des centaines de milliers si ce n'est des millions de personnes à une mort lente ? Il paraît difficile de concevoir que les milliardaires de la tech maudissent l'État mais en sont les premiers bénéficiaires notamment par le truchement de contrats publics comme Palantir (Peter Thiel) ou Spacex (Elon Musk). On ne comprend pas non plus pourquoi le slogan de "liberté" en vient à être évoqué pour justifier des politiques éminemment liberticides sur le plan des mœurs ou, même, de la fameuse liberté d'expression. Enfin, la référence à la science-fiction chez les tech bro ou les technofascistes est incapable de distinguer le héros positif du méchant-repoussoir, la dystopie de l'utopie.

Les milliardaires de la tech ont en tout cas accumulé des milliers de milliards de dollars. Ils mobilisent leur fortune pour mettre en avant leurs idées en finançant, par exemple, tout ce que l'extrême-droite mondiale compte de candidats déjantés, à commencer, à tout seigneur tout honneur, par les États-Unis eux-mêmes.

 Ils promeuvent un monde triste, sans contact, sans fraîcheur, sans relief, sans amitié, sans grandeur. Un monde à leur image, composé d'atomes sans lien, isolés dans leur mal-être, rongés derrière leur console par le fait de se sentir mal dans leur peau, insécures.

Rien n'est donné, rien n'a de sens, rien n'est beau, rien n'évoque le travail bien fait, l'ouvrage, le singulier dans leur dystopie. Ils contrôlent les réseaux, les datas, construisent des centres de données qui accaparent les ressources communes pour élaborer des outils de pouvoir - comme l'intelligence artificielle - addictifs et plats.

Marx disait que la baisse tendancielle du taux de profit appelait à accentuer les tensions du capitalisme. Cette baisse se fait chute dans les abîmes avec le développement de la bulle de l'IA. Si elle éclate, sa fin pourrait signer la fin de l'idéologie technofasciste - ou, à tout le moins, son essoufflement. Rien n'est cependant sûr tant le pouvoir s'est concentré. 

 

(1) Wendy Liu, Abolish Silicon Valley, Repeater Books, 2020.

(2) Arnaud Miranda, Les Lumières sombres, Nrf Gallimard, 2026.