Cortex Cingulaire

Notes liminaires 

Cet article est inspiré par le livre de Sébastien Bohler, Où est le sens ?. Il s'agit de vulgarisation de notions de neurologie par une personne sans expertise particulière sur le sujet. Pour des informations plus précises sur les notions évoquées, merci de vous référez au livre mentionné ou aux interventions publiques de l'auteur.

Le cortex cingulaire 

Au cœur du cerveau, un structure héritée de l'évolution régit nos comportements. Le cortex cingulaire ne s'allume qu'en cas d'alarme. Si on se met dans la peau d'un chasseur-cueilleur, d'une chasseuse-cueilleuse de l'âge de la pierre, tel territoire, telle configuration, telle empreinte, telle situation aura tel et tel effet. La réalité, quand elle demeure prévisible, ou compatible avec ce que le cerveau peut anticiper, ne déclenche pas le cortex cingulaire. Vient à se passer quelque chose d'imprévisible ou, pire, opposé à ce qui était prévu, et le cortex s'allume. Le sujet est alors placé dans le plus grand des inconforts.

Pour pallier l'imprévisibilité du monde, le cortex (ou plutôt ses propriétaires, c'est-à-dire nos ancêtres et, par hérédité, nous mêmes) a développé des stratégies pour se tranquilliser face aux inévitables imprévus de la vie. 

Il s'est d'abord tourné vers la vie sociale - foisonnante et nécessaire chez les sapiens sapiens. Un cercle de proches - jusqu'à 150 personnes, semble-t-il - demeure maîtrisable. Le cortex cingulaire peut anticiper ses réactions, il sait comment vont interagir les membres avec lui et peut anticiper sans trop de risque d'erreur.

 L'anonymat des premières cités antiques massives a contraint nos ancêtres à se tourner vers un plan b face à des concitoyens qui, par le nombre même, cessaient d'être prévisibles. Il a alors recours à la religion, la spiritualité, le culte ou n'importe quelle institution de ce genre qui, par ses rites et ses prescriptions, donne de la prévisibilité aux actions des inconnus.

Faute de religion, la technique (maîtrise de l'environnement), les stratégies narcissiques (dont la consommation), le complotisme ou l'addiction peuvent constituer des plans c, d, e ...

L'idée est de construire une interprétation du monde qui en épuise l'imprévisibilité. Rassurer un besoin de savoir malmené par une course du monde décidément chaotique s'est imposé comme stratégie selon différentes formes, adaptées à chaque génération, à chaque contexte socio-économique. 

L'accumulation comme stratégie du cortex cingulaire

 Accumuler les choses, les avoirs, les biens dans une courses absurde à l'abîme peut certes sembler rassurer nos pauvres cortex malmenés par les incertitudes de la situation économique (la compétition) ou politique. Mais cette attitude d'une part entretient le système économique à la base du stress et, d'autre part, ne rassérène jamais complètement puisque la possession matérielle ne rassure qu'à la marge. Elle ne prend notamment pas en charge, pour reprendre les différentes strates des stratégies d'apaisement du cortex cingulaire, le besoin de lien social, de sens métaphysique (voire éthique), la confiance en soi ou la simple jouissance.

Le cortex cingulaire comme résistance à l'ordre capitaliste

Besoin de sens, confiance en soi, aspiration à des valeurs métaphysique, liens humains incarne autant de facettes de ce qui est devenu, par la force des choses dans le capitalisme tardif, des résistances à un ordre. Les liens humains s'opposent aux profits des tech bro', la confiance en soi lamine la consommation de médicaments indispensables aux profits de l'industrie pharmaceutique, etc. Et, puis, plus fondamentalement, un être qui serait sûr.e de lui ou d'elle, qui aurait des ami.e.s et des appuis, dont la vie serait porteuse de sens, deviendrait pour ainsi dire inemployable. Cette personne n'aurait guère envie d'être employée et n'en aurait pour ainsi dire pas besoin. 

 

Striatum

 

 Notes liminaires 

Cet article est inspiré par le livre de Sébastien Bohler, Le Bug humain. Il s'agit de vulgarisation de notions de neurologie par une personne sans expertise particulière sur le sujet. Pour des informations plus précises sur les notions évoquées, merci de vous référez au livre mentionné ou aux interventions publiques de l'auteur.

Le Striatum 

Les méandres de l'évolution réservent parfois de curieuses surprises. Les primates dans le monde préhistoriques tendaient à se multiplier davantage quand leur cerveau favorisait certains comportements tels que l'appétit, le plaisir mais aussi le goût de la domination ou le plaisir d'accumuler à l'infini ou de dominer.

 Ces différents traits ont été retransmis aux descendants des hominidés. Ce faisant, nos aïeux nous ont transmis un cadeau empoisonné. Nous aimons jouir, consommer, accumuler, dominer ... nous sommes gourmands, insatiables et dominateurs.

 L'ensemble de ces traits anime une structure du cerveau primitif, le Striatum. 

 Sa présence nous pousse à la compétition, à la domestication, à la consommation ... des comportements qui s'inscrivent pleinement dans le monde de l'emploi, de la lutte de tous et toutes contre tous. 

  

Par modified after Gray's Anatomy by Uwe Gille and Hermann Thomas 08:36, Domaine public, in wikipédia
 Cependant, la présence de cette structure dans le cerveau nous pousse certes au pire mais n'interdit pas le meilleur. La jouissance, le plaisir, la gourmandise, l'appétit se nourrissent aussi du goût d'être ensemble.

 Remarques sur le striatum 

 Ceci amène deux remarques. 

 D'une part, la pulsion primitive de la domination s'accommode mal de la servilité permanente demandée par un système économique d'exploitation de l'homme par l'homme à l'ensemble de ses agents, du plus humble au plus prestigieux.

 Elon Musk lui-même doit se plier aux desiderata des actionnaires. Il doit produire ses discours lénifiants (et foireux) à la chaîne et se conformer en tous points à ce qu'on attend de lui. Il est immensément prédictible ce qui, chez un être humain apparemment doté d'un striatum sous stéroïdes, doit être insupportable par rapport à son image de soi. 

De la même façon, l'ensemble des maillons du système productif doit prendre son Striatum en patience, en quelque sorte, pour obéir à ce qu'on attend de lui. En ce sens, ce que la conformation au rôle a de mortifiant pour l'ensemble des acteurs et des actrices du monde capitaliste, est aussi intimement lié à l'existence de ce souvenir de l'évolution.

Le Cortex cingulaire 

 Le Striatum n'agit pas seul. Un autre vestige de l'évolution, de l'adaptation permanente des espèces à leur histoire est tapi dans l'ombre des recoins de notre cerveau. C'est le cortex cingulaire. 

  

Émulation

Les mots utilisés pour convaincre, séduire ou tromper dévaluent régulièrement. On leur prête tellement d'intentions qu'ils finissent, à force d'être mis au service de causes diverses, par ne plus signifier rien de précis. Les poètes s'engagent contre cette désinflation du langage en regonflant les mots de leurs puissances de sens initiales.

Pour comprendre cette notion d'émulation, j'ai pris la liberté de piocher quelques définitions antérieures à la massification des médias et à l'utilisation de ces médias à des fins idéologiques.
Dans le Littré de 1873, on lit:

concurrence [p. 718] 
1. Prétention de plusieurs personnes à un même objet (...)
2. Terme de commerce. Rivalité entre marchands ou fabricants ou entrepreneurs.

compétition [p. 698] 
Prétention rivale

émulation [p. 1364]
Sentiment généreux qui excite à égaler, à surpasser quelqu'un en talents, en mérite. 

Le dictionnaire rédigé sous le Second Empire cite ensuite La Bruyère pour éclairer sa définition:
"Quelque rapport qu'il paraisse de la jalousie à l'émulation, il y a entre elles le même éloignement que celui qui se trouve entre le vice et la vertu LA BRUY. XI. La jalousie et l'émulation s'exercent sur le même objet, qui est le bien ou le mérite des autres, avec cette différence que celle-ci est un sentiment volontaire, courageux, sincère, qui rend l'âme féconde, qui la fait profiter des grands exemple et la porte souvent au-dessus de ce qu'elle admire, et que celle-là au contraire ... ID ib."
Il semble donc, à en croire les illustres artisans du mot, que l'émulation amène le sujet à se dépasser sans souhaiter détruire, ôter ou dévaluer l'objet de son émulation alors que la compétition et la concurrence, néologismes au moment de la rédaction du dictionnaire, s'apparentent davantage à une rivalité sur un objet, qu'elles n'amènent pas nécessairement le sujet à se dépasser et qu'elles n'empêchent en rien les pratiques déloyales, destructives envers l'objet.
La différence entre émulation et concurrence ou compétition peut sembler oiseuse mais elle devient importante à poser dans la mesure où les discours politiques libéraux pratiquent une confusion gigantesques entre ces concepts. Alors que la concurrence louée par le libéralisme n'amène pas nécessairement au dépassement de soi, alors qu'elle permet les pratiques déloyales ou destructives, l'émulation, source d'élévation s'il en est, ne pousse par contre pas à des pratiques nuisibles, à de l'envie.

Dans l'économie libérale, les agents économiques sont mis en concurrence entre eux, ils doivent se montrer sans cesse compétitifs. Selon la vulgate libérale, cette concurrence amènent ces agents à se dépasser. Cela serait assurément vrai si cette concurrence n'en était pas une, si cette concurrence était une émulation. 

Où existe alors cette émulation, cette forme positive de la concurrence qui pousse les agents à se dépasser? Il ne faut pas faire de l'archéologie. Dans la recherche, les chercheurs tentent sans cesse de produire de meilleures théories démontant (ou précisant) le travail de leurs prédécesseurs et de leurs collègues. Les États modernes, dans leurs relations diplomatiques, tendent aussi à convaincre, à asseoir leur autorité, à se montrer des partenaires incontournable, à créer un ascendant moral ou militaire sur leurs partenaires. Ceci ne signifie pas que ces formes d'émulation ne puissent jamais être l'objet de critique - on peut y cultiver le narcissisme, le conflit armé, les coups de menton, l'agressivité, la menace. L'émulation n'est pas le fait de bisounours, c'est un mode relationnel qui peut se montrer volontaire, acharné, inflexible mais, en diplomatie comme en science, il n'empêche pas la coopération.

Pour autant, la concurrence libérale, la mise en concurrence des agents économiques entre eux, agit différemment. Il s'agit non d'amener les agents à se dépasser mais il s'agit de les amener, comme au poker, à décrocher la mise, à obtenir l'objet de la rivalité par tous les moyens. Entorses oligopolistiques, fraudes, arnaques, malfaçons se multiplient dans les pratiques des agents économiques pour obtenir l'objet de la convoitise, le marché. C'est dire que, alors que l'émulation amène à se dépasser, la concurrence amène à cultiver toute forme de veulerie, de tromperie pour être détenteur de la richesse à l'exclusion de tous les compétiteurs.

Logiquement, cette concurrence pousse à fermer la porte pour les suivants une fois une relative prospérité atteinte; logiquement, elle tend à considérer tous les prix de production comme des coûts; logiquement, elle instrumentalise l'humain et toutes les institutions humaines afin de parvenir à décrocher le Graal avant le compétiteur.

Au fond, alors que la concurrence abaisse les performances intellectuelles, sociales, éthiques et économiques des agents, l'émulation les élève. Le vingtième siècle a brillé par les innovations technologiques - pour une écrasante majorité, fruits de recherches de fonctionnaires formés par des fonctionnaires sans intéressement lucratif au résultat - alors que les modèles de concurrence ont, avec une régularité de métronome, toujours sombré dans des crises meurtrières, générant conflits mondiaux mortels, colonialisme cynique et exploitation absurde des ressources.

C'est que la différence principale entre l'émulation et la concurrence ou la compétition, c'est le soin porté aux ressources. Alors que le concurrent entend s'emparer des ressources convoitées à tout prix - y compris au prix de la destruction des ressources humaines et naturelles - l'émulation aspire à en tirer le meilleur. 



Il faudrait imaginer une économie de l'émulation - bien qu'elle existe déjà au sein de la sécurité sociale, dans les professions de santé, de culture ou dans les ménages. Il se produit déjà des parties significatives  du produit intérieur brut - recherche, santé, formation, éducation - dans une atmosphère non de concurrence mais d'émulation. Dans une logique d'émulation, si tel collège est mieux coté que tel autre, cela pousse cet autre collège à innover, à tenter d'autres pratiques pédagogiques alors que si deux collèges sont en concurrence, ils doivent chacun débaucher les clients de l'autre à tout prix, et, pour ce faire, ils appâtent le chaland, attirent les élèves par un niveau d'exigence moindre, par un laxisme plus poussé. Dans le premier cas, on verra se développer dans les deux collèges des filières d'excellence et des services d'accompagnement individualisés vers la réussite de chacun alors que dans le second cas, on verra le niveau et l'intérêt de l'enseignement des deux collèges sombrer dans une relation clientéliste malsaine.

On peut imaginer l'ensemble des productions économiques mues par l'émulation. Par exemple, alors que la concurrence entre producteurs de lait les pousse à favoriser la consommation addictive de leur produit par l'ajout d'additifs dangereux, à diminuer leurs frais en vendant du lait produit à bon marché, de mauvaise qualité nutritionnelle et bactériologique, la logique de l'émulation, par contre, les invite à mettre sur le marché le meilleur produit avec une valeur ajoutée sociale ou écologique maximale. On peut aussi regarder ce qui se passe dans le domaine des lanceurs spatiaux: la logique de l'émulation pousse les différentes équipes à proposer des lanceurs moins chers, plus efficaces aux agences spatiales alors que la logique de la concurrence pousse les mêmes équipes à multiplier les effets d'annonce tapageurs (dont les actionnaires raffolent) pour truander les budgets publics consacrés à la conquête spatiale.

Peut-être que la logique de la concurrence - synonyme de pillage des ressources naturelles et d'exploitation sans fin et sans frein de l'homme par l'homme - devrait, tout doucement, être remplacée par celle d'émulation, par l'idée que l'on peut se motiver pour se dépasser, pour réaliser de belles et grandes choses? Ce changement de paradigme impliquerait en tout cas que les agents économiques soient libérés de l'aiguillon de la nécessité, que leurs actes ne soient plus conditionnés par la rivalité paroxystique envers un objet nécessaire à la survie. 

Ce changement de paradigme libérerait les forces vives de l'économie des contingences, de l'urgence, de la logique de la survie, de l'incessante et sempiternelle injonction à triompher de l'autre. On ne gagnerait plus contre l'autre mais on dépasserait ses propres limites.

Ce changement révolutionnerait notre façon de faire des choses - on produirait des médicaments pour la gloire, pour le prestige des chercheurs, c'est-à-dire qu'on produirait des médicaments efficaces, utiles pour l'humanité et non plus des poisons inefficaces tournés vers la plus-value, destinés à rétribuer des actionnaires sur un marché encombré.

Bref, remplacer la concurrence par l'émulation transformerait l'ensemble de l'économie et à l'incessant combat de tous contre tous, à l'incessant appauvrissement provoqué par ce combat, se substitueraient des formes à réinventer en permanence de liberté, de construction de projets individuels et collectifs. À la tyrannie du besoin, à la lutte de tous contre tous se substituerait, dans la dynamique du conflit et de la collaboration, la construction d'une société complexe, riche et imprévisible.

Bastination

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La bastination est un néologisme de notre cru. Pour le moment, il s'agit d'un hapax, d'un mot utilisé une seule fois (par nos soins, donc), mais sa pertinence pourrait le tirer du néant.

La bastination, c'est l'itinéraire prévu et prévisible des manifestations à Paris qui démarrent à Bastille et se terminent à Nation. Ces manifestations rassemblent souvent des militants motivés, des travailleurs traversés d'une fureur légitime ou des jeunes politisés tenants d'une entéléchie révolutionnaire radicale. Mais il ne se passe rigoureusement rien dans ces manifestations. On casse bien un peu de mobilier urbain, on s'énerve un peu sur les forces de l'ordre (qui, il faut être juste, rendent largement cet énervement circonstanciel) mais le parcours, les mots d'ordre, les organisations participantes mêmes s'arrangent pour qu'absolument rien n'émerge de ces rassemblements.

On pourrait qualifier de tels rassemblements de messe ou de rite pour la bonne conscience. Ils prêteraient à sourire s'ils ne contribuaient à tuer le politique, à tuer l'affect individuel et collectif porteur de changement de cadre, s'ils n'étaient pas la meilleure arme pour éviter l'avènement d'un nouveau monde. Ils évacuent les questions politiques, notamment celles de la production, de la pratique de la valeur; on n'y parle pas de propriété des outils de production, de liberté des producteurs, d'émancipation mais on y parle d'emploi et d'augmentation de pouvoir d'achat. La bastination est un mouroir de la volonté politique ou économique, c'est un vaccin contre l'émergence de tous sujets politiques collectifs, c'est un non-événement où rien ne peut et ne doit se passer.

En Belgique, la bastination se fait selon les itinéraires Nord-Midi. On pourra donc y désigner la bastination par le terme de normi-dinette (n.f.). Les syndicats sont rigoureusement séparés selon leur couleur et les syndicalistes sont tous revêtus de sac poubelle au couleur de leur syndicat (vert, rouge ou bleu). Quand les travailleurs parlent de grève au finish, ils sont bastinés (victimes de bastination), on les occupe avec des discours vengeurs et on les matraque avec la nécessité de l'union derrière des mots d'ordre creux et des actions encore plus creuse; quand le corps social dans son ensemble rejette des mesures anti-salariales prises par le gouvernement, on distrait les gens, on les promène selon un itinéraire immuable. Quand on veut occuper l'usine, la bastination demande de l'emploi. Quand on veut investir massivement dans les salaires, la bastination quémande aux patrons de sauver le pouvoir d'achat et l'emploi. Quand les plus décidés veulent s'en prendre aux points stratégiques et saboter l'économie, la bastination noie leur énergie dans de vaines processions.


La bastination remplace la lutte par la prière, elle remplace la volonté collective par la supplique envers les puissants et, ce faisant, elle affirme le pouvoir des propriétaire et impuissantise les tenants d'un changement de paradigme, celles et ceux qui entendent affirmer dans les actes un sujet politique, une classe.

On pourrait retranscrire ces dialogues:

- Tu viens faire la révolution?
- Je peux pas, j'ai bastination.

- Tu viens occuper l'usine pour la récupérer?
- Pas possible, j'ai bastination.

La stratégie de bastination instille un sentiment d'impuissance, un fatalisme désespéré dans les franges les plus combatives de la population et, surtout, elle prévient la naissance d'un nouveau monde. La bastination, c'est occuper les gens en les laissant faire joujou avec leurs pétards, c'est les distraire avec de faux problèmes, c'est leur faire intérioriser le caractère soi-disant inéluctable de leur servitude. La bastination, c'est Spartacus qui demande de meilleures conditions d'esclavage sans déranger les points névralgiques de l'Empire Romain.

Il ne faut pas oublier que la bastination est une stratégie de confinement, de conjuration de la puissance collective. Sa seule existence atteste la force de cette puissance, elle atteste notre force et notre puissance.

Sacrifice

Pour René Girard (La violence et le sacré, Fayard, 2010), le sacrifice est une façon de casser le cycle infernal de la violence, de la vengeance créée par la violence et des contre-vengeance qu'elle appelle.

En somme, c'est la violence sociale qui est canalisée par le sacrifice. La personne ou l'animal sacrifié n'a pas de lien avec le cycle de vengeance qu'il ou elle rompt et reste sans défense face au couteau sacrificateur.

Au fond, si l'électorat du FN choisit de sacrifier les pauvres, les étrangers, les immigrés pour conjurer ses souffrances, celui de la droite (Macron, LR ou PS) choisit de sacrifier les salariés, les retraités, les chômeurs, les rsastes, les employés, les fonctionnaires pour que la violence sociale puisse continuer comme avant, pour que les institutions européennes continuent leur travail de sape des conquis sociaux, pour que les alliances militaires et géo-politiques demeurent en l'état, etc. 

Et si on s'attaquait aux causes mêmes de la violence sociale, à ce qui nous réduit à être des serfs dans l'entreprise et dans l'économie? Cette violence, c'est celle de considérer comme "normal" que celles et ceux qui décident qui travaille, comment ils travaillent et pour faire quoi ne soient pas les travailleurs mais les propriétaires; cette violence, c'est de considérer les dégâts humains et environnementaux comme des externalités négligeables, c'est de considérer des millions de chômeurs, d'exclus, d'employés maltraité en Europe comme des facteurs négligeables.

Forcément, les facteurs se rebiffent. Ils ne peuvent subir cette violence d'être tenus pour quantité négligeable sans la détourner sur un sacrifice.

Mais la source même de la violence provoque ce besoin de sacrifice expiatoire. Cette source, c'est le mépris dans lequel les producteurs et les productrices européens sont tenus. C'est elle qui crée cette aspiration au sacrifice.

Pour autant, la messe n'est pas dite et il se pourrait que, un jour, on considère la souffrance en emploi ou au chômage pour ce qu'elle est

une violence inacceptable, brutale, stupide et criminelle.

Piaculaire

Se dit de ce qui a rapport à l'expiation, mais dans un sens plus large que la seule expiation des péchés. Durkheim utilise ce mot pour désigner les rites tribaux qui doivent racheter de mauvaises actions ou de mauvais sorts.

Les dettes au sens capitaliste s'inscrivent pleinement dans une logique piaculaire. Il s'agit, pour un privé ou pour un État endettés, d'organiser la production, les sacrifices, les discours et l'entéléchie communs autour de ce "rachat de mauvaises actions ou de mauvais sorts".



L'expiation des péchés antérieurs justifie alors des crimes, des sacrifices de sang. Graeber s'étonnait2 qu'une progressiste sincère jugeât normal de provoquer des milliers de morts faute de vaccin dans un pays pauvre puisque ce pays devait payer ses dettes.

L'emploi est également inscrit dans cette logique piaculaire: un employé est quelqu'un qui doit racheter son droit à vivre parce que lui-même ou ses ancêtres n'ont pas accumulé suffisamment de mérite. Pour racheter sa vie, l'employé doit la gagner auprès des puissances totémiques.

Les puissances totémiques piaculaires sont les propriétaires lucratifs, par délégation de la rationalité économique, c'est à eux que se paient les écots piaculaires, c'est à eux que se rachètent les droits à la vie et à la survie.

Les rites piaculaires employistes tournent autour de

- l'ascétisme (qui justifie les guerres contre le salaire dans le cadre de l'emploi piaculaire)

- la privation, le renoncement et l'interdit de certains gestes (l'ensemble de la socialisation des outils de production, en gros, correspond à un renoncement à la liberté de l'acte et à la construction de soi par l'acte du travail)

- la mutilation (de la liberté, du temps ou du corps: il est de bon ton de renoncer à des mesures de sécurité, de mettre sa santé en danger pour les employés pour faire montre de leur mérite à gagner leur vie)

Par contre, l'origine du mauvais sort qui frappe les employés, génération après génération, qui fait que plus ils travaillent, plus ils s'appauvrissent est facile à comprendre.

C'est l'ensemble des institutions de la propriété lucrative, de la pratique capitaliste de la valeur. Les rites piaculaires entretiennent donc, dans le cadre de l'emploi, la source du mauvais sort alors qu'il suffirait, pour se défaire de ce mauvais sort, de se défaire de la source de ce mauvais sort.



1 E. Durkheim, Les formes élémentaires de la vie religieuse, CNRS, 2007.

2 Dans l'introduction à D. Graeber, Dette : 5000 ans d'histoire [« Debt: The First 5000 Years »], Les liens qui libèrent,

Psittacisme

Le psittacisme est la maladie du perroquet. Soit il s'agit du fait de répéter la pensée d'autrui (éventuellement sans la comprendre)
et, dans le cas de la servilité employiste, on pense aussi bien à la répétition obsessionnelle du gloubi-boulga des propriétaires lucratifs servie par les laquais médiatiques ou politiques
soit il s'agit du fameux copier-coller bien connu de nos têtes blondes contemporaines à l’œuvre dès l'époque où la toile n'évoquait qu'un ménage mal tenu ou une arachnophobie
et, là encore, comment ne pas évoquer les études patronales reprises telles quelles dans les médias ou, pire encore, les articles de lois directement repris des lobbies employistes au parlement européen ou aux parlements nationaux
soit enfin le trouble du langage consistant à répéter des phrases sans les comprendre
et, de nouveau, cela nous renvoie à nos propres discours d'employés dominés et écrasés par la logique de l'emploi qui ânonnent, qui braient les discours des propriétaires lucratifs qui justifient leur position de pouvoir, qui asseyent leur hégémonie et ... notre position de larbin.
Ces troubles se croisent fréquemment chez les employés bien rémunérés, les cadres, par exemple, - qui peuvent avoir tendance, à tort, à s'identifier aux intérêts de leurs employeurs, pourtant peu soucieux de leur burn-out - mais se rencontre aussi chez les déqualifiés par l'emploi voire chez les chômeurs.

En toute circonstance, il faut conserver du respect et de l'écoute pour les gens atteints de psittacisme - et ne pas oublier qu'il y a des racisés qui justifient le racisme, des femmes qui justifient le machisme et des producteurs qui justifient le capitalisme.


Ça ne fait pas de ces gens des monstres. Ça en fait des gens comme les autres, ni meilleurs, ni pires. Mais les croyances au principe du psittacisme sont à la fois difficiles à faire évoluer - elles ressortissent à la religion et les croyants les ont chevillées au corps - et faciles à faire effondrer. Il "suffit", pour cela, d'avoir une autre pratique de la valeur et les oripeaux capitalistes, la stylisation plus ou moins élaborée de la domination brute s'effondre en un instant.